Message 2016 : Esther Beauchemin

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Journée mondiale du théâtre pour l'enfance et la jeunesse 

Mot du Canada-français, par Esther Beauchemin

 

Que d’expressions, de locutions et de circonvolutions quand vient le temps de nommer le théâtre conçu et présenté aux jeunes spectateurs...

Depuis plusieurs années déjà, on ne parle plus de « théâtre pour enfants », l’expression ayant peu à peu pris le sens de théâtre gnagna, ringard et racoleur, ou, si vous préférez, « théâtre de ballounes », auquel aucun créateur tant soit peu sérieux ne veut être associé.

Puis il y a eu le « théâtre jeunesse », mais les initiés vous diront que cette appellation réfère désormais au théâtre pour adolescents ou préadolescents.

Il y a eu aussi le prudent « théâtre en direction des enfants » : autrement dit, c’est du vrai de vrai théâtre, du bon, du solide, du sérieux, même s’il s’adresse aux enfants.

À travers toute cette sémantique, je perçois un besoin de justifier le théâtre jeune public, et surtout de lui donner une crédibilité. On le sait, il existe du mauvais théâtre pour enfants, comme il existe du mauvais théâtre pour adultes. Mais le théâtre dont on parle ici a fait ses preuves, a ses « classiques », est traduit en plusieurs langues, a franchi nos frontières et voyage de par le monde. Citons pour exemple L’histoire de l’oie, de Michel-Marc Bouchard : créée à la scène par le Théâtre des deux mondes, la pièce a été traduite en quatre langues et a été présentée dans 98 villes et 15 pays ! Le théâtre jeune public est multiple et diversifié. Inventif, ludique et souvent libérateur.

Pourquoi alors marchons-nous sur des œufs quand vient le temps d’en parler, ou seulement même le nommer ? Pourquoi sentons-nous le besoin de justifier son existence et sa légitimité, de cautionner sa crédibilité ?

Mais est-ce bien le théâtre pour enfants qui manque de crédibilité ? Ne serait-ce pas plutôt les jeunes spectateurs qui n’en ont pas ? Comme si on pouvait leur présenter n’importe quoi. Comme s’ils n’avaient aucun esprit critique, comme si ce public était lisse et complètement homogène. Pourtant, il ne gobe pas tout ce qu’on lui sert et manifeste bruyamment son insatisfaction s’il sent qu’on le prend pour une valise. Mais si ce qu’il lui est montré fait appel à son intelligence et à sa sensibilité, si les artistes en présence sont honnêtes, attentifs et généreux, ce jeune public nous ouvre grand les bras. Il est souvent fasciné, voire même troublé par ce à quoi il vient d’assister : des adultes qui jouent devant lui, dont c’est le travail ? Une question brûle alors les lèvres de plusieurs jeunes spectateurs après la représentation :  pourquoi vous faites ça ? 

En effet, la question se pose : entre les exigences pédagogiques, le sous-financement de cet art à part entière, le manque de reconnaissance et la rectitude politique parfois appliquée aveuglément par le milieu scolaire, pourquoi continuer de se lever aux aurores pour aller à la rencontre de 300 jeunes surexcités par leur aventure au théâtre et la tempête de neige qui approche ?

Parce qu’on AIME ÇA ! Parce qu’on aime ce public. Sa candeur et son esprit perçant. La vivacité et la générosité de ses réactions. Son ouverture au fabuleux, sa soif de croire à la belle supercherie du théâtre. J’aime faire du théâtre jeune public parce que malgré toutes les contraintes qui l’entourent, il me permet de transgresser bon nombre d’à priori, d’aborder le monde et le théâtre avec un regard fantaisiste et libre. Parce qu’il me renvoie à la notion fondamentale et essentielle du jeu, même si les thèmes abordés sont parfois graves ou sérieux. Avec le jeune public, je me sens plus libre d’être qui je suis, et de partager ce grain d’essentielle folie, cette joie profonde que la poésie apporte à ma vie, qui lui donne un sens. Par le biais du théâtre, j’ai l’immense privilège d’inciter le jeune public à rester en lien avec le monde poétique qui l’habite, un monde dont les portes se referment souvent sous le poids des années, de la nécessité et des conventions.

Un perspicace petit garçon à qui j’avais demandé ce qui différenciait le théâtre et la télévision m’avait répondu tout de go : « Ben, la télévision, c’est fait avec des images, pis le théâtre, c’est fait avec de la vie ! »

J’aime faire du théâtre jeune public parce qu’il me permet de jouer avec cette vie qui palpite, cette vie que je m’efforce de comprendre et de magnifier. Le théâtre jeune public me permet de renouer sans cesse avec la vieille enfant que je suis.

 

Esther Beauchemin

 

Directrice artistique et générale, Théâtre de la Vieille 17

Ottawa, février 2016

 

Après des études universitaires en Arts Plastiques à l’Université du Québec à Montréal, Esther Beauchemin est venue s’installer dans la région d’Ottawa, où elle a joué pourEsther les principaux théâtres de la région. Mais c’est principalement pour la Vieille 17 qu’Esther exerce son métier de  comédienne (Interdits, Fou rire sous le petit chapiteau, La machine à beauté, Les inutiles, Le Nez, Mentire, Maïta…) et plus  tard, d’auteure (Maïta, La Meute, Terre d’accueil, Quand la mer…). Maïta a été traduit en anglais et en espagnol, et présenté  pendant près de dix ans au Québec, en Ontario, dans l’Ouest canadien, et même au Mexique. Elle a aussi co-mis en  scène L’Homme invisible/The Invisible Man, de Patrice Desbien, dirigé la lecture-spectacle Bain Maure, de Rayana, conçu le  projet Terre d’accueil, qu’elle a coécrit avec Michèle Matteau, et co-mis en scène ABC Démolition, de Michel Ouellette.

 Esther Beauchemin est directrice artistique et générale du Théâtre de la Vieille 17 depuis septembre 2006.

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