Message 2011 : Michel Ouellette

Journée mondiale du théâtre 2011

Crédit photo: Rachelle BergeronNous vivons dans un monde pressé qui nous presse de presser le pas. Allons, plus vite! Bougeons! Grouillons! Il ne faut pas perdre une minute. Le temps, c’est de l’argent. Vendez, achetez. Naviguez dans Internet pour trouver le meilleur prix. La toile nous tient dans ses fils entrelacés. Le réseau nous prend par l’oreille, par les yeux. L’écran tactile nous touche, nous bouscule, nous entraîne encore plus profondément dans les rythmes formatés de la danse technologique, gérée avec efficacité, qui nous enchaîne les uns aux autres dans un bruyant silence cybernétique. Le temps est fou et l’espace est virtuel. Nous cherchons des âmes coeurs et trouvons des liens qui nous connectent à des périphériques qui nous laissent sur le pourtour de nos réalités. Pourtant… Je cherche un repère, une lumière, des corps et des voix. Je trouve un théâtre. J’entre.

Il y a une salle où règne une douce obscurité. Nous sommes nombreux. Nous attendons. Nous chuchotons dans l’attente du mystère qui va s’opérer devant nous bientôt : l’incarnation. Soudain, un bruit retentit, une musique s’élève, une lumière éclaire un espace dans lequel des êtres prennent vie. Puis, le silence se pose sur notre côté de la salle. Nous tendons les oreilles et les yeux vers ces êtres de chair qui s’offrent à nous comme on offre une offrande. La tension monte : quelque chose va arriver. Les acteurs se donnent, se livrent pour nous délivrer de notre monde pressé qui ne nous presse plus, maintenant. Nous nous maintenons dans cet autre monde qui a besoin de nous pour exister. L’illusion théâtrale devient une réalité. Le temps change. L’espace nous envahit. Nous sommes, à la fois, dans notre fauteuil et sur scène. Nous nous réincarnons. Les mots que prononcent les personnages sont nos mots à nous aussi. Ils vibrent en nous pour ramener des profondeurs de notre être des parcelles éclatantes de notre mémoire, de notre sensibilité affective. Autour de tel mot, la figure d’une personne connue, inconnue, mal connue veut naître, le fantôme d’un sentiment se donne un corps. L’émotion se cristallise. Nous vivons, revivons ce qui n’a pas eu le temps de vivre dans l’autre monde trop pressé. Ça prend une forme. Ça se donne un sens, le sens dessous dessus. Ça brille. C’est une lumière intérieure à la surface des pupilles où hésite une larme de joie ou de peine. Nous nous laissons emportés par l’action, les uns avec les autres, contre les autres, seuls, ensemble. Le théâtre nous tient jusqu’à la fin. Nous applaudissons comme pour dire que nous approuvons cette descente vers les confins de notre être. Puis, les lumières de la salle s’ouvrent sur nous. Éperdus, nous reprenons nos masques sociaux perdus pour protéger ce qui brillait en dedans, pour garder cette lumière en nous le plus longtemps possible.

Le théâtre est un moyen de lutter contre ce qui nous déshumanise, nous mécanise, nous numérise. C’est l’occasion de renouer avec des parts de nous-mêmes qui nous échappent. Ça nous rappelle que nous ne sommes pas seuls en face des mystères de la vie et de la mort. Nous sommes des réseaux organiques, une toile de fils sensibles, fragiles et instables, toujours en quête d’équilibre, sur la voie du bonheur. Peut-être que c’est au théâtre, finalement, que l’humain se crée.

Michel Ouellette

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