Bulletin de l'ATFC

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Le 21 mars 2011 Numéro 18
Crédit photo : Karine Wade
Crédit photo : Karine Wade

Entrevue René Cormier

L’ATFC a rencontré, autour d’un succulent plat de sushis, René Cormier, directeur artistique des Zones théâtrales du Centre national des Arts, à Ottawa.  Zones Théâtrales est un événement rassembleur biennal : un temps de rencontre et un lieu de rayonnement pour le théâtre professionnel des communautés francophones canadiennes et des régions du Québec, ceux qui le créent et ceux qui s’y intéressent.

Directeur artistique, metteur en scène, comédien, musicien, compositeur, animateur, gestionnaire culturel et communicateur, René Cormier assume actuellement le poste de directeur artistique de la biennale Zones théâtrales, au Centre national des arts du Canada. Il participe également à la mise en œuvre de la Stratégie d’aménagement culturel du territoire pour l’intégration des arts et de la culture dans la société acadienne au Nouveau-Brunswick, au sein de l’Association acadienne des artistes professionnel.les du Nouveau-Brunswick. De 1993 à 2005, il a dirigé le Théâtre populaire d’Acadie et, de 2005 à 2009, il a dirigé le bureau des États généraux des arts et de la culture dans la société acadienne au Nouveau-Brunswick. Au cours de sa carrière, il a participé à plus de cent vingt productions théâtrales et musicales, en plus de siéger à de nombreux conseils d’administration, notamment à la Conférence canadienne des Arts, à la Fédération culturelle canadienne-française (FCCF), à l’Association des théâtres francophones du Canada (ATFC), à la Commission internationale du théâtre francophone (CITF), à GénieArtsSmarts et à TV5 Québec/Canada.

Il a reçu de nombreuses marques de reconnaissance au fil des ans, dont l’Ordre des francophones d’Amérique (2008),  l’Ordre des Arts et des Lettres de France (2003), l’Éloize de l’artiste de l’année en théâtre en 2000, et le prix de gestionnaire de l’année 2000, du Conseil économique du Nouveau-Brunswick.

Avant d’attaquer notre repas, si on commençait en douceur et tout simplement par le commencement ?  Quelles sont les dates des prochaines Zones théâtrales ?

Oui, bien sûr. Les Zones auront lieu cette année du 11 au 17 septembre dans divers lieux à Ottawa. Au moment où on se parle, il est également possible qu’elles débordent à Gatineau. En comparaison avec les éditions précédentes, l’événement comportera une journée de plus et débutera par une activité d’accueil, le dimanche soir 11 septembre. C’est, bien sûr, une date importante. Il s’agira du dixième anniversaire des événements que l’on sait, des événements qui ont tellement secoué la planète en 2001. Il me semblait important de marquer le coup par une activité spéciale, qui n’appartiendra pas directement à la programmation officielle. Mais il faut bien s’entendre, le 11 septembre ne représente pas la thématique des Zones. Cependant, d’entrée de jeu, il me semble que la présence de cette date, le fait que ça fera déjà dix ans, tout ça invite à nous questionner sur l’état du monde actuel, sur la façon dont le théâtre peut offrir un espace de dialogue avec le monde.

Aussi, à ce moment-ci de ma préparation à l’événement, je peux peut-être vous dire que mon désir est que les Zones présentent davantage de spectacles par rapport à leurs dernières éditions. Je veux qu’elles puissent témoigner de la diversité des pratiques artistiques et des questionnements, tant au Canada français que dans les régions du Québec. La programmation sera annoncée dans les premiers jours de juin.

Vous avez été nommé à la direction artistique des Zones théâtrales il y a tout près d’un an maintenant. Qu’est-ce que ça vous a fait de savoir qu’on avait retenu votre candidature ?

Ça m’a beaucoup touché. Beaucoup plus que je ne l’avais imaginé, en fait. Pour être très franc, j’avais l’impression que mon parcours ne représentait pas nécessairement un chemin direct pour avoir accès aux Zones. Mais c’est un magnifique cadeau. Qui me laisse entrevoir l’opportunité de dialoguer avec des collègues dans un rapport artistique. Ça me fait plaisir, puisque, à une certaine époque, on me voyait peut-être davantage comme quelqu’un dont l’action se limitait à la représentativité politique. 

En même temps, très rapidement, j’ai senti la responsabilité qui vient avec le poste. J’ai réalisé très tôt à quel point les Zones représentent un événement important. Plus que je ne le croyais, d’ailleurs. Et pas juste pour les compagnies, mais pour l’ensemble de la pratique théâtrale du Canada français et des régions du Québec.

Zones théâtrales, c’est un espace assez unique d’échanges artistiques, en fait. Plus j’avance dans la programmation, plus c’est l’aspect qui m’allume. Plus j’en saisis la portée et l’importance. Aux Zones, on n’est pas dans un rapport commercial à l’art. Il existe, peu d’espaces, peu de lieux comme celui-là, où on peut prendre le temps - même s’il est court - pour échanger de façon solidaire avec d’autres praticiens, avec des diffuseurs, des artistes individuels, des formateurs, etc.  

Vous avez accumulé de nombreuses expériences de direction artistique à travers les années.  Comment qualifieriez-vous la particularité du travail de la direction artistique d’un événement comme les Zones théâtrales ?

Comparativement à d’autres événements du même genre, les Zones théâtrales c’est très ciblé, très cadré comme terrain de jeu artistique. Ça guide les choix. Je souhaite être profondément utile pour les compagnies et les artistes. Utile aussi pour les diffuseurs qui seront présents. Ma direction doit vraiment s’appuyer sur les préoccupations, les défis et les succès des compagnies qui évoluent en régions. Ça doit être ma source et c’est là que je dois puiser. Ensuite, le défi c’est de confronter mes propres questionnements avec les leurs. C’est là que le dialogue commence. Je souhaite combiner une direction artistique utile avec une prise de parole, un point de vue, comparativement à une parade de spectacles où on sent qu’il faut prendre une production de telle région, deux de tel endroit, etc. Je souhaite que les Zones soient un lieu d’échanges entre ceux qui font le théâtre et ceux qui s’y intéressent. Mon rôle, c’est de créer une dynamique artistique.

Je suis présentement au moment de constater les besoins du milieu, les approches artistiques qui en émanent avec, à la clé, la nécessité de les confronter à mes propres besoins. Je suis actuellement à ce point de jonction. Et c’est là que les choix se font, que le discours se construit.

Vous prenez le relai de Paul Lefebvre, qui a dirigé les trois dernières éditions des Zones, pensez-vous que vous serez en rupture, ou plutôt dans la continuité par rapport à son travail ?

En fait, je ne crois pas que ce soit à moi à répondre à cette question ; les autres pourront sans doute mieux le dire. Une chose est sûre, je ne souhaite pas me différencier pour simplement me différencier. Ce n’est pas du tout ce qui m’anime. Pour l’instant, je suis davantage allumé par mes propres questionnements, mes propres désirs, mes propres impressions, plutôt que par une volonté de faire différent de Paul. D’ailleurs, plusieurs volets d’activités qu’il a mis sur pied dans les éditions précédentes vont perdurer. Mon intention n’est pas de réinventer la structure et je m’appuie beaucoup sur ce qui a été fait avant, en souhaitant que l’événement soit une combinaison de continuités et de nouveautés. Je serais fou de ne pas m’appuyer sur les bons coups de Paul !

Il me semble également important de mentionner que Paul Lefebvre a été un très grand collaborateur et un véritable complice, très généreux, dans toute la période de  transition. Au bout du compte, ce sont les artistes qui vont en bénéficier.

Évidemment, les Zones ne s’adressent pas uniquement au milieu franco-canadien, mais comme vous avez été très impliqué dans ce milieu, est-ce que vous vivez une impression proche de celle de revenir à la maison, ou alors dans de vieilles pantoufles ?

Une chose est sûre, je ne dirais pas ça comme ça. (Rires).  Car le rapport que je veux établir avec les compagnies ne peut pas être pantouflard. Non, c’est plutôt une occasion pour moi de renouer avec une famille artistique qui m’a tellement nourri, qui m’a tellement stimulé dans mon parcours, que ce soit durant mon mandat à la présidence de l’ATFC ou à l’occasion de coproductions que j’ai eu le plaisir d’établir avec des collègues. Je suis très content de renouer avec des amitiés professionnelles qui ont été très significatives dans mon parcours. Assumer la direction artistique des Zones théâtrales, ce n’est pas du tout comme si je reprenais une « vieille job ». De toutes façons, je ne pourrais pas aborder ça comme ça. C’est bien évident que j’ai un atout, je viens moi-même d’une pratique artistique en région, je connais la réalité des compagnies, je les ai côtoyées pendant plusieurs années. C’est la raison pour laquelle j’aborde tout ça à l’intérieur d’un projet qui me semble tellement rassembleur de par sa nature. Un projet qui invite à l’échange, à approfondir le regard qu’on porte sur un ensemble de démarches artistiques.

Je compare ce qui m’arrive à partir en voyage.  Un voyage que je n’ai jamais fait, mais avec des gens que je connais bien, en partie, bien sûr, pas tous. C’est excitant. Le milieu a beaucoup évolué depuis quelques années. Il y a davantage de jeunes artistes, des collectifs qui s’organisent un peu partout au pays. Je découvre des pratiques émergentes très inspirantes. Le poste que j’occupe m’oblige à fouiller dans la démarche artistique de plusieurs créateurs, dans les sources du processus artistique qu’ils ont entrepris pour développer un projet ou un texte et pour l’amener au public. C’est au cœur de la démarche que j’ai entreprise avec les Zones : la mise en lumière des démarches artistiques. C’est ça, les Zones pour moi. 

C’est sûr qu’il y a un aspect promotion des compagnies dans tout ça. Mais ce qui m’allume davantage, c’est cette présentation des démarches artistiques, avec le devoir de mieux faire connaître les contextes culturels de la création. Mon rôle consiste à bien transmettre dans quel environnement, dans quel milieu (pas uniquement territorial, mais culturel) tout ça a grandi. Ce que ça révèle sur la réalité d’une pratique et sur la façon de dialoguer avec ceux qui nous entourent, ceux à qui on s’adresse. Il me semble qu’on n’a pas mis ça suffisamment de l’avant jusqu’à maintenant. En fait, depuis que j’ai commencé à aller voir des spectacles pour les Zones, ceux qui m’ont le plus accroché, ce sont ceux qui m’ont semblé être les plus en lien avec le milieu dont ils sont issus. Une partie de mon travail, ce sera de présenter tout ça, en mettant en lumière pourquoi telle parole, telle esthétique émerge à tel endroit. Qui a écrit ça, qui a produit ça, et pourquoi ? En quoi cette parole là témoigne de son milieu ? En quoi elle est authentique et unique, en lien avec ses racines ? Dans une région donnée, en quoi la relation entre les artistes et le public est importante ? En quoi cette parole est différente de celle qu’on peut entendre à Paris, à Montréal, ou ailleurs ? C’est ça mon désir. C’est important pour moi que les Zones théâtrales soient un véritable révélateur des démarches artistiques et des contextes culturels.

Pour vous, quel est l’impact des Zones sur l’ensemble du milieu du théâtre au Canada français ?

Ah, un impact important ! Que je ne mesurais pas bien, d’ailleurs, avant de prendre la direction artistique de l’événement. En discutant avec les artistes, j’ai bien vu que l’impact des Zones se situe à différents niveaux. D’abord, un impact sur la pratique, en ouvrant un dialogue entre des artistes, des diffuseurs, des formateurs, du Québec et du Canada français, de tout un écosystème théâtral, en fait. Je souhaite ouvrir au maximum des espaces d’échanges. Notamment, avec des parcours accompagnés, qui représenteront à mon sens certaines des activités importantes des Zones 2011. C’est définitivement dans ce sens là que je vais. Encore une fois, ce qui me motive, c’est de créer un espace croissant d’échanges, ce qui nous permettra d’approfondir nos visions du théâtre.

En 2011, comment qualifieriez-vous la santé du théâtre au Canada français ?  Et ses besoins ?

Ce qui est manifeste, c’est qu’il y a maintenant une maturité dans la capacité à fabriquer des objets théâtraux, dans la manière de faire des spectacles. Je suis très enthousiaste par rapport à ce que je vois. Par la qualité des productions, la qualité des scénographies. Il y a un grand pas qui a été franchi. Je reviens à ce que je disais tout à l’heure, plus les artistes puisent à leur source et dans leur authenticité culturelle, plus ça donne des spectacles qui nous intéressent.

En parallèle, il reste cependant à ce que les artistes et les compagnies soient mieux connus et reconnus. Aussi, comme c’est le cas ailleurs, il existe un grand besoin d’assurer une transmission et un arrimage entre les générations d’artistes. C’est d’ailleurs en ce sens que je souhaite être utile.

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