Bulletin de l'ATFC

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Printemps-Été 2009 Numéro 11

L'ATFC a rencontré René Cormier, président de l'association de 1995 à 1999 et homme de théâtre bien connu.

Dans le cadre de son 25e anniversaire en 2009, l'ATFC « zoome » sur des personnalités qui ont marqué son histoire et le développement du milieu théâtral franco-canadien. Débutée en mars 2009 avec un entretien consacré à Brigitte Haentjens, présidente fondatrice de l'ATFC en 1984, l'ATFC poursuit ses rencontres, cette fois avec René Cormier, président de l'association de 1995 à 1999 et homme de théâtre bien connu.



Directeur artistique et général du Théâtre populaire d'Acadie (Caraquet, Nouveau-Brunswick) pendant 12 ans, tour à tour président de la Commission internationale du théâtre francophone, président de l'ATFC, président du Conseil des arts du Nouveau-Brunswick ou encore président de la Fédération culturelle canadienne-française, René Cormier est engagé dans la défense et la promotion des arts au Canada depuis de nombreuses années.

Metteur en scène, acteur, musicien, René Cormier est diplômé en musique de l'Université du Québec à Montréal et a été formé en théâtre à l'École internationale Jacques Le Coq à Paris. En plus d'assumer la mise en scène de nombreux spectacles, il a été directeur musical pour de nombreux artistes acadiens et animateur à la télévision de Radio-Canada Atlantique.

Depuis 2007, René Cormier est impliqué avec les États généraux des arts et de la culture dans la société acadienne dont il dirige actuellement le bureau des suivis, tout en préparant activement le Congrès mondial acadien 2009 dont il est le directeur artistique.


L'ATFC est fondée en 1984. Onze ans plus tard, vous prenez les rênes de la présidence et entamez une période de consolidation pour l'organisme : 2e édition des 15 jours de la dramaturgie, création du Masque de la production franco-canadienne, création de la Fondation pour l'avancement du théâtre, élargissement des Voyagements au Canada français, etc. Quels sont vos souvenirs de cette époque et pourquoi ce besoin de s'affirmer sur la scène nationale ?

Ma première action à titre de président a été de changer le nom de l'association. Nous sommes passés d'Association nationale des théâtres francophones hors-Québec au nom que l'on connaît aujourd'hui. Je trouvais qu'on méritait de se nommer pour ce qu'on était, des francophones du Canada. Bien évidemment, ce changement a froissé plusieurs partenaires au Québec et posait également plusieurs défis à l'international. Néanmoins, les membres étaient en accord avec moi pour s'affirmer et s'afficher. Nous voulions défendre la présence des compagnies francophones de théâtre professionnel et recadrer notre façon de travailler avec nos collègues du Québec. Nous voulions nous faire connaître et obtenir une reconnaissance méritée.

La création du Masque de la production franco-canadienne a été dans ce sens, et même si cette récompense n'existe plus aujourd'hui, on a tout de même accru notre visibilité et le théâtre francophone s'est fait re-connaître au Québec. C'était une initiative ardue, étant donné le degré de méconnaissance des gens du Québec pour le théâtre francophone qui se faisait ailleurs au Canada.

Pour la 2e édition des 15 jours de la dramaturgie, là encore, il s'agissait beaucoup de visibilité, de reconnaissance et d'échanges. On mettait l'accent sur les régions et c'était une occasion en or pour tous les membres de l'ATFC de se rencontrer et d'échanger sur leurs pratiques artistiques. Des gens du Québec se déplaçaient pour voir les productions et se rendaient compte de la qualité du « théâtre des régions », qui souvent avait mauvaise presse et une connotation un peu péjorative.

En créant la Fondation pour l'avancement du théâtre francophone, j'avais le désir d'assurer la pérennité des théâtres, de ses créateurs. Il fallait se doter d'un organisme qui viendrait soutenir les théâtres francophones à long terme. La première présidente, Antonine Maillet, était très connue dans l'ensemble du Canada, y compris au Québec, ce qui était indispensable pour recueillir des fonds.

Ma plus grande motivation lors de ma présidence était de briser l'isolement, de renforcer les liens entre les compagnies du Canada français mais aussi avec le Québec, de créer des lieux et espaces de rencontres, comme avec les 15 jours de la dramaturgie des régions. C'est en se côtoyant qu'on approfondissait nos pratiques artistiques, nos propres démarches comme directeurs de compagnies. J'avais, et j'ai toujours, le besoin de rencontrer d'autres directeurs artistiques, de réfléchir, d'approfondir sur l'artistique et l'ATFC était ce forum qui nous permettait de nous retrouver. Même si le milieu théâtral n'est pas exempt de tensions, il y a une grande solidarité, un esprit collectif qui ressort dans le théâtre. Je venais de l'Acadie et j'avais envie d'aller à la rencontre des compagnies de l'Ouest que je connaissais moins. J'ai adoré découvrir les milieux dans lesquels les compagnies oeuvraient. Les rencontres sur le terrain en disaient beaucoup plus long qu'une conférence téléphonique, ou même qu'une rencontre annuelle lors de l'AGA.

Pendant ma présidence, nous avons développé des liens solides et encourageants avec le Conseil des Arts du Canada (CAC). Nous avons réussi à faire reconnaître au CAC que l'excellence artistique passe par la capacité de dynamiser des milieux par la création. Il ne s'agissait plus seulement d'excellence de l'oeuvre sur le plan artistique, mais on incluait également une reconnaissance des milieux où se faisait la pratique artistique. Le CAC enrichissait son critère d'excellence avec la capacité de dynamiser un milieu. Cette vision validait complètement le travail des compagnies de l'ATFC, dont plusieurs font partie intégrante de petites communautés, comme par exemple la Troupe du Jour à Saskatoon, le Théâtre populaire d'Acadie à Caraquet, ou encore le Théâtre du Nouvel-Ontario à Sudbury. Aujourd'hui, c'est une évidence que le développement des arts doit être intégré à la communauté et les théâtres l'ont particulièrement bien compris.

Originaire de l'Acadie, vous êtes resté ancré dans votre milieu. Comment inciter les créateurs à demeurer en région et à produire des oeuvres de qualité ?

Le théâtre, peut-être plus que toute autre sorte d'art, est en lien profond avec le milieu, le lieu dans lequel on vit. C'est une relation profonde et intime avec sa communauté, un dialogue permanent avec elle. Si on est habité par ce lien, en plus du désir de créer, on est bien dans son milieu et on y reste. Peut-on faire le même théâtre qu'en milieu urbain ? La masse plus restreinte de population peut rendre plus difficile de trouver un public pour une oeuvre qu'on crée. Mais c'est seulement lié à une masse critique, et non pas à un type de population. En ville, le bassin de population est plus grand, il y a donc un plus grand public pour des oeuvres plus exigeantes, mais je crois que, proportionnellement, le nombre de personnes prêtes à accepter de se déplacer pour une oeuvre exigeante est le même en milieu urbain et en milieu rural.
Faire du théâtre a un sens car je le fais chez moi, je suis en lien avec ma communauté, je dialogue avec elle. Le théâtre est une démarche collective où le créateur est très influencé par son environnement. Encore plus aujourd'hui, le théâtre est un des derniers espaces de liberté commune, c'est un endroit privilégié où une masse de personnes se rassemble pour regarder un spectacle. C'est une confrontation de manière directe, une célébration intense de l'être humain. Le théâtre a remplacé les vieux rassemblements, par exemple religieux. Ça ne se passe plus à l'église mais bel et bien au théâtre ! C'est certain que créer en région présente cependant beaucoup de défis, à commencer par les ressources professionnelles et la stimulation artistique. Ça demande beaucoup de volonté et de détermination, et surtout de croire en ce qu'on fait.


Vous êtes directeur du Bureau des suivis des États généraux des arts et de la culture en Acadie, qui se sont déroulés en 2007. De cet événement est née une nouvelle façon d'aborder le développement culturel, intégré au développement global de la communauté. Comment le théâtre peut-il s'adapter à cette vision ?

Le théâtre est la forme d'art qui cadre le plus avec l'idée de développement global de la communauté. Pour créer une oeuvre d'art, je n'ai pas besoin de ma communauté, il n'y a pas forcément de lien direct. Mais pour diffuser cette oeuvre d'art, le théâtre doit établir un dialogue culturel avec sa communauté, l'interpeller et s'inscrire au coeur de la cité. Il faut réinventer la façon de faire ça. De lieu spécialisé, le théâtre doit s'ouvrir et miser sur des alliances avec d'autres secteurs. L'aménagement culturel du territoire implique une complémentarité et le lieu physique du théâtre est l'un des éléments. Par exemple, à Caraquet, le projet de Centre culturel a vu le jour car il y avait une volonté de la communauté mais également parce que le TPA a joué un rôle de leader dans ce projet et a su établir des liens avec les autres partenaires de la communauté. Le TPA a su faire comprendre le rôle d'un centre culturel en le dessinant comme une « usine à création » au même titre qu'une usine de transformation de poissons ou de bois. La municipalité, le secteur économique, le secteur social et du mieux-être ont embarqués dans ce projet qui apporte non seulement de l'animation culturelle mais aussi un lieu de diffusion et un espace de rassemblement pour la communauté toute entière. Ce faisant, on intègre davantage le théâtre au coeur de la ville, au coeur de la communauté. Évidemment, ce n'est pas sans poser certains défis car le théâtre questionne inlassablement le milieu dans lequel il est et se fait critique de son milieu. Tout est donc une question d'équilibre.

Quels sont, selon vous, les grands défis de la pratique théâtrale canadienne ?

Il me semble que la gestion des lieux obtenus au cours des dernières années par les compagnies constitue un défi de taille. Au défi de gestion s'ajoute le défi de continuer à créer tout en étant gestionnaire des lieux.
Un autre défi est l'émergence de nombreux jeunes créateurs très talentueux, partout au Canada français. Les membres de l'ATFC font face au défi de réfléchir à leur intégration, de disposer des ressources pour favoriser leur épanouissement. En arrière plan, il y a toujours la fragilité du financement des compagnies qui peut freiner cette intégration.

Le public, ou plutôt les publics, représente également tout un défi. Nous sommes actuellement une société de consommation de produits plus que de démarches et de rencontres artistiques. Les théâtres ont une relation à long terme à établir avec leur public, leur communauté, en maintenant une relation par les spectacles mais aussi par les activités qui les entourent. Le défi est de bien connaître la communauté dans laquelle on est installé, ses préoccupations, ses valeurs. Tout se transforme très vite et les théâtres doivent être à l'affût de ces changements. Pour faire du développement de public, le théâtre a besoin d'outils spécifiques.

En milieu minoritaire, quand on est « le » théâtre, il y a une dimension pédagogique indispensable à intégrer, le théâtre joue un rôle d'éducateur pour toutes les couches de la société. Pour cela, on a besoin de dialoguer avec les publics. On crée un oeuvre mais il y a une multitude de choses à faire autour pour renforcer la rencontre entre l'oeuvre et le spectateur.

Plus que jamais, le théâtre doit susciter des questionnements. Le théâtre doit célébrer la vie mais aussi amener une réflexion.



Entrevue réalisée par Anne-Sophie Ducellier, rédactrice du bulletin de l'ATFC.
Historienne de formation, Anne-Sophie oeuvre depuis une quinzaine d'années dans le milieu des arts et de la culture. Elle est aujourd'hui consultante en communication et gestion de projets et collabore avec de nombreux organismes de la francophonie canadienne.


Editeur : Association des théâtres francophones du Canada


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