Un théâtre populaire
LE THÉÂTRE franco-canadien n’aurait pu connaître un essor aussi grand s’il n’avait été aussi fortement appuyé par les communautés qu’il dessert. Partout, dans les petits milieux comme dans les grands centres, dans les communautés plus majoritaires comme dans les plus minoritaires, la force du théâtre a été d’aller chercher l’intérêt, le respect et la complicité de la communauté francophone et de l’associer étroitement à son développement.
Les premiers pas des compagnies ont sans doute été décisifs à cet égard. Bien qu’on ait pu le leur reprocher plus tard, le parti-pris « nationaliste » qu’elles ont pour la plupart adopté à l’époque des grands mouvements d’affirmation identitaire a permis de placer le théâtre au cœur de la communauté et non pas, comme c’est assez souvent le cas, à la périphérie des préoccupations sociales. Des spectacles comme Louis Mailloux ou D’histoires en histoires en Acadie, Lavalléville ou La parole et la loi en Ontario, L’article 23 au Manitoba ou La Trahison en Saskatchewan ont ainsi marqué dans chacune des communautés touchées des moments forts, se situant bien au-delà du simple divertissement culturel. Même si les thèmes abordés par les théâtres ne se sont jamais limités à ces questions et les ont même généralement délaissés pour des thèmes plus personnels ou plus « universels », cette sensibilité des théâtres à leur milieu demeure sans aucun doute un trait de leur image publique.
L’engagement des théâtres dans les enjeux sociaux n’est pas toutefois le seul motif de la sympathie qu’ils recueillent auprès de leur public. La programmation qu’ils déploient est certainement l’une des clés de leurs appuis dans la communauté. Témoignant leur sensibilité à leur milieu, les compagnies franco-canadiennes ont toujours cherché à répondre aux besoins exprimés et à mettre, d’une certaine façon, le théâtre au service du développement communautaire. L’importance allouée au théâtre pour jeunes publics en est un bon exemple ; mais on pourrait aussi évoquer le soutien des productions communautaires ou encore les différentes activités d’animation que poursuivent les théâtres en milieu scolaire.
Évidemment, les théâtres défendent au fil des années leurs propres besoins de développement, au risque d’aller parfois à l’encontre des demandes communautaires. L’abandon par certains théâtres de leurs activités de tournée en est un exemple. Cherchant à créer des spectacles plus ambitieux ou à suivre des impulsions artistiques plus « urbaines », plusieurs compagnies ont dû faire un choix à un certain moment entre leurs aspirations artistiques et leurs possibilités de diffusion. Mais elles se sont alors réinvesties dans une autre approche dont le développement des infrastructures est la meilleure manifestation.
Ce qu’on peut dire, en fin de compte, c’est que le lien historiquement tissé par les théâtres avec leur milieu reste éminemment vivant et que, s’il peut faire l’objet de certaines tensions, il n’est jamais réellement compromis. Les turbulences traversées par certains théâtres à l’occasion d’un déménagement ou d’un changement de direction artistique le démontrent : l’attachement de la communauté reste le plus fort. Vingt ou trente ans après leur naissance, les compagnies franco-canadiennes semblent ainsi bénéficier, un peu partout, d’un appui populaire plus solide que jamais.
Un théâtre de plus en plus urbain
La professionnalisation des compagnies a provoqué, au fil des années, une transfor-mation de leurs aspirations artistiques et une élévation continue de leurs standards de production. Alors qu’à une certaine époque, les spectacles pour grand public étaient avant tout conçus pour la tournée et des conditions de présentation minimales, les choses évoluent graduellement pour faire place à des spectacles plus sophistiqués, mettant en jeu une scénographie plus élaborée et exigeant des équipements d’éclairage et de son. Les décors quitenaient antérieurement dans une camionnette (avec l’équipe de tournée !) nécessitent maintenant un camion ou deux, les besoins techniques peuvent de moins en moins s’accommoder des lieux – gymnases d’écoles, salles polyvalentes – où les compagnies étaient habituellement reçues, et le prix auquel les spectacles sont offerts croît substantiellement, s‘écartant de plus en plus des budgets acceptables aux diffuseurs.
Les compagnies se voient donc forcées de repenser leurs stratégies de diffusion pour les adapter à ce nouveau contexte. La plupart d’entre elles prennent alors la décision de concevoir leurs spectacles pour adultes en fonction de leur présentation en salle. La transition n’est pas toujours évidente puisque peu de compagnies ont accès à une salle fixe et se sont peu préoccupées au fil des ans de développer un public local. Mais elles trouvent graduellement des solutions à ce problème. en multipliant leurs efforts en direction du public et en s’attaquant bien sûr à établir des salles. La mise en place des nouvelles infrastructures confirme d’ailleurs ce virage, en donnant aux compagnies les moyens de leurs ambitions.
Dès lors, tous les efforts sont mis sur le développement de saisons en salle fixe. La Nouvelle Scène en est un des exemples les plus éloquents. Depuis qu’elles y sont réunies, en 1999, les quatre compagnies d’Ottawa ont entièrement repensé leur programmation pour être en mesure d’offrir au public de la région une programmation substantielle ; et elles se voient encouragées par un accroissement continu des abonnements et de l’assistance qui excède leurs objectifs initiaux. Une même observation pourrait être faite à Moncton, Sudbury, Edmonton et Vancouver, où les compagnies présentes ont investi beaucoup d’énergie à « habiter » leur nouvelle salle à l’appui d’une programmation riche et diversifiée. Un peu partout, même à Saskatoon où la Troupe du Jour est pourtant itinérante, cette tendance se manifeste et se voit récompensée par des taux de participation du public passablement remarquables en proportion de la population francophone existante.
Conséquence : alors qu’il y a vingt ans, deux ou trois compagnies seulement – comme le Cercle Molière et le Théâtre français de Toronto – offraient une saison locale, c’est une majorité des compagnies qui le fait aujourd’hui, sans avoir aban-donné pour autant d’autres volets de leur programmation. Le seul volet qui en ait vraiment souffert est le volet des tournées pour lequel, toutefois, les compagnies cherchent des façons de relancer leurs activités.
La question des réseaux
Le développement des saisons en salle a en effet porté un dur coup à la présence des compagnies dans les régions. En dehors du Théâtre populaire d’Acadie qui continue d’animer un réseau de tournée desservant une quinzaine de localités du Nouveau-Brunswick et des autres provinces atlantiques, la plupart des compagnies ont abandonné leurs activités de tournée proprement dite pour privilégier la diffusion de leurs spectacles grand public dans d’autres salles spécialisées, dans leur propre circuit ou au Québec. D’une part, leurs exigences à l’égard des diffuseurs (conditions techniques, prix) devenaient de moins en moins acceptables aux diffuseurs communautaires ; d’autre part, la nature de leurs spectacles devenait de moins en moins appropriée à un public moins « urbain ». Du coup, les communautés qui étaient habituées à recevoir du théâtre professionnel se sont trouvées privées de cette possibilité.
Cette situation a suscité dans les dernières années un certain nombre d’initiatives pour tenter de réhabiliter la diffusion du théâtre grand public et de reconstituer des réseaux de tournée en mesure d’accueillir les productions des compagnies dans des conditions acceptables. Plusieurs initiatives sont venues des théâtres eux-mêmes. Ainsi, dans l’Ouest, les quatre compagnies présentes ont réussi à organiser plusieurs tournées régionales prenant appui sur leurs propres structures mais s’élargissant aussi à quelques communautés périphériques. En Ontario, les compagnies ont contribué, à travers Théâtre Action, à la création d’un réseau de diffusion, Réseau Ontario, qui veut encourager la circulation du théâtre. Une même initiative était engagée plus récemment au Nouveau-Brunswick avec la création d’un réseau de diffusion régional, RADARTS. Enfin, l’ATFC a cherché ces dernières années à s’associer à une initiative québécoise, Les Voyagements, visant à encourager et faciliter la circulation du théâtre de création.
Toutes ces initiatives ne produisent encore que des résultats limités. Elles se heurtent en effet à plusieurs obstacles de taille, dont l’absence d’infrastructures adéquates et le petit nombre de diffuseurs communautaires ayant une structure d’accueil professionnelle. Mais la collaboration établie entre les compagnies et les réseaux de diffusion ouvre indiscutablement une avenue qui devrait être porteuse de développements dans l’avenir.
| L’importance du théâtre pour jeunes publics |
Beaucoup de compagnies en activité aujourd’hui sont nées ou se sont développées autour du théâtre pour jeunes publics. Qu’on pense au Théâtre l’Escaouette, à la Compagnie Vox Théâtre, au Théâtre de la Vieille 17, à l’UniThéâtre (et à son ancêtre la Boîte à Popicos) ou au Théâtre la Seizième, c’est pendant longtemps grâce à leurs spectacles pour jeunes publics que ces compagnies se sont fait connaître et ont établi leur réputation. Mais pratiquement toutes les autres – y compris celles qui voulaient offrir une saison en salle fixe – ont connu dans leur histoire une programmation pour enfants ou adolescents.
Aujourd’hui encore, 10 compagnies sur 14 produisent et tournent encore des spectacles pour jeunes publics, et une en accueille. Aucune n’en fait son activité unique mais beaucoup y accordent une importance significative, au même titre souvent que leur programmation « pour adultes ». L’une d’elles, le Cercle Molière, s’est même donné une structure, le Théâtre du Grand Cercle, dotée de sa propre direction artistique, pour mener ce volet de façon relativement autonome. Selon l’Agenda des théâtres francophones du Canada, le théâtre pour jeunes publics composait en 2003-2004 un quart des productions des compagnies (une dizaine) et faisait l’objet des tournées les plus imposantes.
Cette situation, tout à fait particulière si on la compare par exemple à l’organisation des compagnies théâtrales au Québec, est évidemment liée à la réalité des communautés francophones au pays et à l’importance qu’occupent les jeunes dans le développement de la communauté. Dans des milieux où les jeunes sont souvent noyés dans une culture anglophone, le théâtre devient un moyen privilégié pour offrir aux jeunes une expérience culturelle en français et les mettre en contact avec des artistes de leur milieu.
C’est dans cette optique que les compagnies ont été traditionnellement attirées par ce public. La façon dont elles le rejoignent a toutefois évolué. Beaucoup ont cherché notamment à améliorer leurs conditions de présentation en invitant les jeunes à venir assister à leurs spectacles en salle plutôt qu’en les présentant dans des gymnases d’écoles. Plusieurs, comme le Théâtre du Grand Cercle ou le Théâtre du Trillium, ont choisi d’offrir des spectacles moins formels, se rapprochant davantage de l’animation ou de l’intervention.
Un grand nombre de compagnies ont aussi cherché à unir leurs moyens pour produire des spectacles plus élaborés et s’assurer en même temps de débouchés plus vastes. C’est particulièrement le cas dans l’Ouest où l’UniThéâtre, la Troupe du Jour et le Théâtre la Seizième collaborent régulièrement et produisent ainsi des spectacles qui font la tournée de plusieurs provinces. Une même volonté ressort dans le théâtre pour adolescents où les compagnies les plus actives (le Théâtre l’Escaouette, le Théâtre la Catapulte, le Théâtre du Grand Cercle, la Troupe du Jour et le Théâtre la Seizième) se sont donné une plate-forme, le Regroupement du théâtre pour adolescents, pour réfléchir aux conditions parti-culières de ce marché et développer des mécanismes d’échanges et de collaboration.
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Une piste à suivre : le théâtre en été
En marge de ces possibilités, quelques théâtres explorent, depuis quelques années, un tout autre marché : celui du théâtre « en été ». Le plus ancien à le faire est le Théâtre populaire d’Acadie qui, profitant de sa situa-tion touristique au cœur du pays acadien, offre depuis une vingtaine d’années à Caraquet une programmation estivale dans un local historique (une ancienne salaison) situé face à la mer, la Boîte-Théâtre. Cette activité est même devenue, au fil des ans, une partie intrinsèque de la programmation en permettant de présenter, en avant-première, un spectacle présenté ultérieurement en tournée, durant la saison régulière.
Le Théâtre l’Escaouette tente depuis quelques années de suivre un peu les mêmes traces à Shédiac, dans les environs de Moncton, où une entente avec la muni-cipalité lui donne accès tout l’été à une salle de spectacles, baptisée le Théâtre de la Grand-Voile.
Une compagnie ontarienne a décidé de se lancer également dans cette aventure : le Théâtre du Trillium s’est ainsi associé à un centre culturel pour offrir, à partir de l’été 2004, une programmation estivale assortie d’activités d’animation, à Rockland, une localité située en banlieue d’Ottawa sur les rives de la Rivière des Outaouais. Il reprend ainsi une initiative qui avait déjà été tentée dans la région (à Casselman, puis à Orléans) avec la participation d’autres compagnies professionnelles. L’idée est évidemment la même : profiter du flot touristique pour rejoindre un autre public, mais aussi ouvrir à la compagnie et à ses artisans un autre champ d’expérience.
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