Quatorze compagnies bien ancrées dans leur milieu

SI L'ON PEUT PARLER d’un théâtre franco-canadien, c’est d’abord et avant tout parce qu’il existe à travers le pays un certain nombre de structures théâtrales en mesure de soutenir une activité professionnelle. On en compte aujourd’hui quatorze – réparties de Moncton, sur la côte Atlantique, à Vancouver, sur la côte Pacifique – qui sont souvent de véritables institutions au sein de leurs communautés respectives. La plupart sont situées dans des centres urbains importants où l’on retrouve aussi un bassin significatif de francophones. Elles animent au total neuf foyers d’activité théâtrale répartis dans six provinces : Caraquet, Moncton, Ottawa, Sudbury, Toronto, Winnipeg, Saskatoon, Edmonton et Vancouver. Seules trois provinces – Terre-Neuve, Île-du-Prince-Édouard et Nouvelle-Écosse – ne comptent pas présentement de structure théâtrale professionnelle, mais cette situation pourrait être appelée à changer d’ici quelques années.

La plupart de ces compagnies ne sont pas nées d’hier puisqu’elles ont en moyenne autour de 30 ans. La doyenne de toutes, le Cercle Molière, est même, avec ses 79 ans, la plus ancienne compagnie de théâtre francophone encore en activité au Canada. Hors ce cas un peu particulier, la majorité d’entre elles sont apparues dans les années 1960 et 1970, dans la foulée des grands mouvements d’affirmation identitaire qui ont secoué les diverses communautés francophones au pays. Conçues dans bien des cas sur le modèle de « troupe » qui prévalait à cette époque, elles se sont graduellement transformées, institutionna-lisées diraient certains, pour adopter finalement une structure de compagnie. Dans leur sillage, d’autres compagnies ont toutefois continué de naître et sont venues régulièrement, depuis 20 ans, grossir et renouveler les structures en place. La dernière-née, Moncton Sable, devenait ainsi, en 2002, la 14e compagnie à joindre les rangs de l’ATFC. Rien ne dit cependant qu’elle sera la dernière…

L’activité des compagnies est évidemment loin d’être homogène et chacune a sa personnalité propre. Alors que certaines, comme Le Cercle Molière ou le Théâtre français de Toronto, sont davantage sédentaires et tournées vers un public local ou régional, d’autres, comme le Théâtre populaire d’Acadie, continuent de faire de la tournée une activité principale. Un grand nombre – mais pas toutes – poursuivent une double programmation, pour adultes et pour enfants. Plusieurs accordent une place importante à la création et en font même, comme le Théâtre l’Escaouette, la Compagnie Vox Théâtre ou le Théâtre de la Vieille 17, le cœur de leur mission. Enfin, plusieurs, comme le Théâtre du Nouvel-Ontario, la Troupe du Jour ou l’UniThéâtre, maintiennent un volet de production communautaire qui leur permet d’entretenir une relation particulière avec leur communauté.

Au total, l’activité des compagnies apparaît assez remarquable. En consultant l’Agenda des théâtres francophones du Canada, on peut compter que les 14 compagnies ont monté au cours de la saison 2003-2004 près de 40 productions, en création originale ou en reprise, et accueilli plus de 20 spectacles, soit au total près de 60 spectacles représentant près d’un millier de représentations. Un bilan assez impressionnant si l’on considère en outre que, sur la quarantaine de productions montées, plus de 25 étaient des créations !

Le défi d’être « en région »
Si les compagnies ont chacune leur couleur ou leur personnalité propre, elles présentent néanmoins un certain nombre de caractéristiques communes, liées à leur situation dans un milieu francophone minoritaire ou à leur situation « en région ». Qu’elles soient situées à Caraquet ou à Vancouver, à Ottawa ou à Saskatoon, toutes les compagnies ont en effet en commun le défi de devoir composer avec un public (francophone) relativement étroit, une distance géographique appréciable du centre principal de l’activité théâtrale francophone au pays (Montréal) et, surtout peut-être, une responsabilité spécifique à l’égard de la communauté régionale environnante. Cette réalité leur impose un certain nombre de contraintes ou d’obligations qui se reflètent à plusieurs niveaux : dans leur activité artistique, dans leur rayonnement géographique et dans leurs liens très particuliers avec la communauté.

La polyvalence artistique
La situation géographique des compagnies les pousse d’abord à maintenir un nombre et un éventail d’activités qui excède souvent ce que des compagnies comparables peuvent réaliser ailleurs. Pour certaines d’entre elles qui sont la seule ressource théâtrale professionnelle de la province (notamment dans les provinces de l’Ouest), il faut pouvoir servir un public qui est non seulement local et provincial mais aussi jeune et adulte. Leur programmation ne peut donc faire autrement que refléter cette réalité. Une préoccupation que beaucoup de compagnies partagent dans leur région, même si elles ne subissent pas toujours la même pression de leur milieu.

Cette polyvalence est déjà soulignée en 1989 par l’Étude Colbert-Fortier qui note le dynamisme exceptionnel des théâtres franco-canadiens en comparaison des moyens à leur disposition. Se référant au contexte québécois, les chercheurs soulignent qu’un bon nombre de compa-gnies mènent souvent de front le mandat de deux compagnies de type traditionnel : celui d’un théâtre en salle fixe et celui d’une compagnie de tournée ou d’un théâtre pour jeunes publics. Quinze ans plus tard, cette observation tient encore. Si l’on fait le tour des compagnies, on peut voir que la plupart d’entre elles offrent une programmation très diversifiée, combinant spectacles pour adultes et pour jeunes publics, présentations en salle fixe et en tournée, sans compter comme on l’a vu un nombre important « d’accueils » de spec-tacles de l’extérieur.

Maintenir cet éventail d’activités n’est certes pas facile. Compte tenu de leurs ressources, les compagnies doivent parfois réaliser des exploits pour arriver à mener de front tous leurs projets. Elles doivent ainsi s’imposer des budgets de production serrés et réduire au minimum leurs coûts d’administration. Mais d’autres solutions sont aussi mises de l’avant. À titre d’exemple, les compagnies exploitent de plus en plus la voie des coproductions pour se permettre de travailler avec des budgets accrus. Celles qui œuvrent en création tendent à étaler leur cycle de production sur plusieurs années de façon à absorber plus facilement le coût du projet tout en se donnant les moyens d’y investir les ressources nécessaires. Et, bien sûr, toutes travaillent d’arrache-pied pour accroître les sources de revenus disponibles, en faisant appel aussi bien aux programmes spéciaux de subventions qu’aux sources de financement privées.

Le rayonnement géographique
La situation des compagnies les mène aussi traditionnellement à allouer une grande importance à leurs activités de diffusion. N’ayant pas, localement, un public toujours suffisant pour soutenir leur programmation, elles sont souvent conduites à étendre leur champ d’action au-delà de leur aire naturelle d’influence.

Cela est d’abord la règle pour les compagnies qui s’adressent aux jeunes publics (enfants, adolescents) : la réalité du marché – avant tout scolaire – les oblige en effet à tourner leurs spectacles à la grandeur d’une, sinon de plusieurs, provinces. Dans l’Ouest, les compagnies ont ainsi pris l’habitude de voyager fréquemment à travers plusieurs provinces. Pour ne pas se faire concurrence sur un marché déjà étroit, elles ont développé au cours des années différents mécanismes d’accueil ou de collaboration qui leur permettent de maximiser leurs spectacles tout en conservant un certain contrôle de leur marché domestique. Des approches un peu semblables ont été aussi développées en Atlantique, entre le Théâtre populaire d’Acadie et le Théâtre l’Escaouette. En Ontario, les collaborations s’établissent aussi avec des compagnies de l’extérieur, comme des compagnies du Québec et de l’Acadie (Théâtre de la Vieille 17) ou des compagnies de l’Ouest (Théâtre la Catapulte).

Bien que la réalité soit relativement différente dans le cas du théâtre pour adultes, la propension des compagnies à diffuser leurs spectacles est là aussi manifeste. Parmi elles, c’est certainement le Théâtre populaire d’Acadie qui y investit les efforts les plus importants. Un peu forcé de par sa localisation à s’ouvrir sur l’extérieur, le TPA entretient depuis un grand nombre d’années un réseau de tournée qui lui permet de visiter chaque année une quinzaine de localités, au Nouveau-Brunswick, ainsi qu’en Nouvelle-Écosse et à l’Île-du-Prince-Édouard. Comme pour le théâtre jeunes publics, il a aussi établi avec le Théâtre l’Escaouette certains mécanismes de collaboration qui permettent aux deux compagnies de conjuguer leurs ressources (comme dans le cas de Laurie ou la vie de galerie et Pour une fois, deux coproductions très réussies qui ont connu une large diffusion régionale et même nationale).

Ailleurs aussi, bon nombre de compa-gnies s’intéressent à diffuser leurs spectacles pour adultes bien que de façon moins systématique. Dans l’Ouest, l’absence presque complète de diffuseurs pluri-disciplinaires a amené les compagnies à organiser un circuit de diffusion reposant principalement sur leur propre capacité d’accueil. Le succès de plusieurs tournées pilotes (comme L’ampoule magique et Les Tremblay, deux productions du Cercle Molière) suscite des collaborations de plus en plus régulières, sous forme d’accueils ou de coproductions, comme Dust and Dreams (Cercle Molière/ L’UniThéâtre) et Cinq ans (Troupe du Jour/L’UniThéâtre). En Ontario aussi, le nombre limité de diffuseurs conduit un grand nombre de compagnies à privilégier la voie des accueils ou des coproductions, dans le circuit ontarien d’abord, à l’intérieur du fameux « triangle » Ottawa-Sudbury-Toronto, mais aussi avec des compagnies de l’extérieur. Le Théâtre de la Vieille 17 et le Théâtre du Nouvel-Ontario en ont été ces dernières années deux bons exemple, se trouvant associées dans plusieurs coproductions avec des compa-gnies de l’Acadie, du Québec et de France (voir Exils et …puisque le monde bouge… pour le Théâtre de la Vieille 17, Univers et Violette sur la terre pour le Théâtre du Nouvel-Ontario). Certaines productions « solo » connaissent également des diffusions importantes. On peut penser à Du pépin à la fissure (Théâtre du Nouvel-Ontario) qui a fait l’objet de plusieurs tournées à travers le pays ou encore à La Passagère (Théâtre la Tangente) qui faisait à l’hiver 2003 l’objet d’une importante tournée au Québec.

Les activités d’animation
Enfin, un trait certainement particulier aux compagnies francophones du Canada est la grande importance qu’elles accordent à leurs activités d’animation dans la communauté. Tribut en quelque sorte de leur position marquante au sein des institutions francophones, ce volet d’activités prend différentes formes mais il est toujours présent, à un titre ou à un autre, dans les activités des compagnies.

Une première cible en est souvent le milieu scolaire auquel les théâtres, de par leur intérêt pour le jeune public, sont naturellement portés à s’intéresser. Plusieurs d’entre eux s’investissent ainsi dans des ateliers ou des spectacles d’intervention qui visent à la fois à intéresser les jeunes au théâtre et à les sensibiliser à la culture canadienne-française. On peut notamment mentionner à cet égard les spectacles Bouche-à-oreille et Récits et chansons offerts par le Théâtre du Grand Cercle (Cercle Molière) aux écoles du Manitoba dans le but de sensibiliser les élèves francophones et francophiles à la richesse de la langue française et de la culture franco-manitobaine. Dans un même esprit, on peut relever le spectacle Libérés sur parole présenté en Ontario par le Théâtre du Trillium pour intéresser les jeunes à la littérature franco-ontarienne.

Un autre volet d’activités dirigé vers les jeunes est le soutien des troupes étudiantes à travers l’organisation annuelle de festivals de théâtre provinciaux. Plusieurs compa-gnies de théâtre y sont en effet engagées, particulièrement dans l’Ouest où les quatre compagnies présentes soutiennent chacune, directement ou indirectement, un tel événement. Le plus ancien de tous, le Festival Théâtre Jeunesse franco-manitobain, est organisé par le Cercle Molière depuis 33 ans. Inspiré en partie par cette expé-rience, l’UniThéâtre soutient un événement semblable en Alberta (Festival Théâtre Jeunesse de l’Alberta) et offre pendant l’année plusieurs cours de théâtre (crédités) à certaines écoles françaises de la région. En Saskatchewan et en Colombie-Britannique, l’événement est coordonné par l’organisme-jeunesse provincial mais il reçoit un appui important des deux compagnies, la Troupe du Jour et le Théâtre la Seizième. Dans l’Est, le Théâtre populaire d’Acadie anime un Festival de théâtre jeunesse depuis 1998. Quant à l’Ontario, la situation y est un peu différente puisque c’est Théâtre Action, l’organisme de services provincial, qui organise le Festival de théâtre en milieu scolaire, mais les compagnies et le milieu professionnel y sont indirectement associés.

Enfin, plusieurs compagnies main-tiennent, depuis bon nombre d’années, un volet de production communautaire qui s’avère être une des activités majeures de la vie culturelle locale. « Production communautaire » pour les uns ou « spectacle amateur » pour les autres, cette activité est non seulement l’occasion de faire participer un grand nombre d’amateurs de théâtre (dans des emplois divers) mais elle représente aussi un événement rassembleur pour la communauté, attirant généralement un public encore plus imposant que les productions professionnelles. Elle permet aussi, là où les théâtres disposent de leur propre salle, de nourrir un sentiment d’appartenance aux installations existantes.

Toutes ces activités illustrent diversement la place un peu particulière qu’occupent les compagnies au sein de leurs communautés respectives. Souvent hissées au rang d’institution locales et même provinciales, elles ont, en retour, à assumer un mandat qui est souvent beaucoup plus large que celui qui est normalement dévolu à une compagnie de théâtre en milieu majoritaire.

La sempiternelle question des infrastructures
Même si elles conçoivent leur mandat dans une perspective régionale ou provinciale, les compagnies ont besoin de s’ancrer dans leur communauté immédiate et d’y établir une présence physique. C’est cette préoccupation qui a été – et qui demeure pour certaines – au cœur d’une longue série de démarches et de revendications.

Pendant de nombreuses années, la grande majorité des compagnies se trouve dépourvue d’un lieu et d’installations fixes. Beaucoup d’entre elles, qui diffusent leurs spectacles en tournée, sont ainsi moins connues et visibles chez elles qu’à l’extérieur de leur propre milieu, dans les circuits de diffusion existants. Elles ont également de la difficulté à rejoindre un public important quand elles se produisent localement. En fait, deux compagnies seulement peuvent dans les années 1980 s’enorgueillir d’une salle et d’installations permanentes : le Théâtre du P’tit Bonheur (maintenant le Théâtre français de Toronto) à la Cour Adélaïde, à Toronto, et le Cercle Molière, au Centre culturel franco-manitobain, à St-Boniface. Para-doxalement, ces deux compagnies se retrouvent présentement dans l’attente d’un nouveau lieu.

À l’automne 1993, sous l’initiative de l’ATFC, les compagnies lancent ce cri d’alarme : « Onze compagnies ne veulent plus être sans abri ! ». Profitant de la campagne électorale en cours, elles veulent alors saisir les fonctionnaires et les politiciens fédéraux de l’urgence de la situation. Une campagne nourrie de lettres, d’annonces et de communiqués vient appuyer leur message. Plusieurs années durant, l’ATFC continue de porter ce message et d’appuyer l’action menéelocalement par les compagnies. Résultat : onze ans plus tard, la situation a bien changé. Grâce à plusieurs initiatives et, il faut bien le dire, l’acharnement de plusieurs équipes permanentes et béné-voles, six nouvelles salles ont réussi à voir le jour, assurant maintenant à dix compagnies sur 14 un accès à des installations permanentes et de qualité professionnelle.

C’est dans l’Ouest, grâce à un certain concours de circonstances, que se produisent les premiers développements. Profitant de la réalisation de deux projets d’infrastructures communautaires – la Maison de la francophonie à Vancouver et la Cité francophone à Edmonton –, les deux compagnies présentes réussissent à faire valoir leurs besoins et à obtenir qu’une salle soit incluse dans le projet. C’est ainsi que deux salles voient successivement le jour dans l’un et l’autre centre, à Edmonton (1996) puis à Vancouver (1997). Bien qu’elles soient gérées selon des modalités différentes, chaque salle offre un accès privilégié à la compagnie locale et lui permet d’y établir une programmation en salle fixe.

Les choses se passent moins facilement en Ontario où les deux salles à voir le jour, à Sudbury et Ottawa, sont obtenues de longue lutte. À Sudbury, le Théâtre du Nouvel-Ontario, en quête d’un lieu depuis 1980, mène seul son projet pendant une quinzaine d’années. En 1997, il voit toutefois ses efforts récompensés par la création d’un centre de théâtre attaché au nouveau campus du Collège Boréal. À Ottawa, c’est un consortium formé des quatre compa-gnies présentes qui obtient en 1999, après là aussi plusieurs années de démarches, l’installation d’un centre de théâtre dans les anciens locaux de L’Atelier du Centre national des Arts, rebaptisé dans les circonstances « La Nouvelle Scène ».

Enfin, et parallèlement, deux projets viennent tout récemment d’aboutir en Atlantique. Le premier, porté par le Théâtre populaire d’Acadie depuis de nombreuses années, vient assurer à la compagnie de Caraquet la disposition et la gestion d’une salle, en plus de diverses installations admi-nistratives et techniques, au sein d’un centre culturel et communautaire multiforme (Centre communautaire régional La Nacelle). L’autre projet est celui que le Théâtre l’Escaouette a entrepris il y a quelques années à Moncton pour se doter de ses propres installations à proximité du Centre culturel Aberdeen et y établir notamment une salle d’une capacité, d’une fonctionnalité et d’une accessibilité adéquates.

Ces six lieux transforment donc de façon considérable le paysage théâtral franco-canadien en établissant dans six loca-lités des installations théâtrales modernes et bien équipées qui permettent à la fois d’abriter les compagnies présentes et de donner à l’activité théâtrale une visibilité et un rayonnement importants. Il ne manquerait plus, en fait, qu’à compléter trois autres projets pour que l’ensemble des compagnies puissent disposer d’un toit et, surtout, d’un lieu de présentation permanent. Ces trois projets sont, eux aussi, engagés depuis plusieurs années : l’un par le Théâtre français de Toronto, qui cherche toujours, depuis son départ de la Cour Adélaïde en 1982, une façon de se relocaliser dans la Ville-Reine ; le deuxième par le Cercle Molière qui travaille avec le Centre culturel franco-manitobain, à St-Boniface, à un projet d’agrandissement du centre qui lui permettrait de disposer de ses propres installations ; et le troisième par la Troupe du Jour qui se trouve associée à Saskatoon à deux autres compagnies anglophones dans l’espoir d’établir un centre théâtral commun.

Les compagnies ont au moins trois bonnes raisons de caresser cette perspective. L’établissement d’une salle s’avère d’abord être une des clés du développement de public et de la consolidation d’une programmation locale, l’expérience de toutes les nouvelles salles le démontre. La multiplication des salles devient aussi une façon d’élargir les possibilités de diffusion en accroissant les occasions d’accueils et d’échanges entre les compagnies. Enfin, la consolidation des salles à l’échelle nationale laisse entrevoir la création d’un réseau unique qui offrirait une masse critique suffisante (neuf salles) pour constituer un véritable circuit de tournée pan-canadien.


Survol des compagnies


En Atlantique


Les trois compagnies présentes en Atlantique sont concentrées au Nouveau-Brunswick, plus précisément à Caraquet et Moncton qui représentent les deux pôles géo-politiques de la communauté acadienne provinciale. Pendant longtemps, l’activité théâtrale repose sur deux compagnies qui incarnent chacune l’un de ces pôles : le Théâtre populaire d’Acadie (TPA) à Caraquet et le Théâtre l’Escaouette à Moncton. Avec l’arrivée récente de Moncton Sable, cet équilibre est donc un peu modifié.

Les trois compagnies animent leur milieu de façon assez complémentaire. Le TPA, de par sa situation géographique, demeure avant tout une compagnie de tournée qui rayonne à travers le Nouveau-Brunswick mais aussi la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard. Il travaille cependant à consolider sa présence à Caraquet à l’appui de sa nouvelle infrastructure. L’Escaouette suit un peu le parcours inverse en réduisant ses activités traditionnelles de tournée (théâtre pour jeunes publics) pour s’enraciner de plus en plus à Moncton, à travers une saison grand public privilégiant un théâtre urbain et de création. L’accès à son propre espace devrait confirmer encore cette orientation.

Quant à Moncton Sable, il s’agit d’une jeune compagnie qui veut surtout se donner, pour l’instant, la possibilité de créer hors des sentiers battus. La compa-gnie, qui fonctionne sur un mode collectif, investit beaucoup dans un travail de recherche et crée des spectacles qui se rapprochent un peu de la « performance ». La compagnie associe aussi à ses créations des auteurs (comme France Daigle) qui deviennent des complices à part entière de son développement.


En Ontario

On retrouve en Ontario sept compagnies, soit la moitié des compagnies membres de l’ATFC. Elles se retrouvent dans les trois pôles traditionnels de la francophonie ontarienne : Ottawa, siège du Théâtre de la Vieille 17, du Théâtre du Trillium, du Théâtre la Catapulte et de la Compagnie Vox Théâtre, toutes quatre partenaires de La Nouvelle Scène ; Sudbury, siège du Théâtre du Nouvel-Ontario ; et Toronto, siège du Théâtre francophone de Toronto et du Théâtre La Tangente.

Réunies depuis leur création au sein de l’organisme provincial Théâtre Action, ces compagnies partagent une longue histoire de collaboration ainsi qu’un certain nombre de valeurs communes, parmi lesquelles la création et la tournée ont longtemps représenté deux éléments importants. Encore aujourd’hui, cinq compagnies sur sept restent principalement centrées sur la création, tandis que deux, le Théâtre français de Toronto et le Théâtre du Trillium, sont davantage portées vers des textes du répertoire (classique ou contemporain).

La dynamique présente entre les compagnies change toutefois depuis cinq ans avec l’établissement de deux infrastructures à Sudbury et à Ottawa. Les compagnies bénéficiaires de ces installations ont notamment consolidé leur programmation locale et modifié quelque peu leurs attentes au plan de la diffusion. Les tournées provinciales se tournent ainsi davantage vers le théâtre pour jeunes publics (enfants et adolescents). Par contre, les projets d’échanges et d’accueils sont de plus en plus nombreux, surtout avec l’essor des coproductions.

L’un des principaux enjeux présents reste la réalisation du projet de salle piloté par le Théâtre français de Toronto. Cette infrastructure, espérée depuis longtemps, viendrait compléter la formation du « triangle » Ottawa-Toronto-Sudbury nourrie depuis plusieurs années par Théâtre Action et ses membres.


Dans l’Ouest

Quatre compagnies sont présentes dans l’Ouest, une dans chaque province : le Cercle Molière à St-Boniface (Manitoba), la Troupe du Jour à Saskatoon (Saskatchewan), l’UniThéâtre à Edmonton (Alberta) et le Théâtre la Seizième à Vancouver (Colombie-Britannique). Bien qu’elles soient de taille et de forme différentes, toutes les quatre sou-tiennent une programmation assez large où l’on retrouve des productions grand public, des productions pour jeunes publics et un important volet d’animation, encouragé par le mandat exclusif de chaque compagnie au sein de sa province respective.

La principale transformation amenée ces dernières années a été l’accès des deux théâtres les plus à l’ouest – l’UniThéâtre et le Théâtre la Seizième – à une salle adéquate et autonome au sein des deux infrastructures francophones locales. En leur offrant un lieu de présentation bien situé et permanent, ces salles leur ont permis à la fois d’élargir leur programmation et d’accroître substantiellement leur public. Un autre changement important a été la création de l’Association des compagnies de théâtre francophones de l’Ouest (ACTO), créée initialement autour d’un projet de formation, qui a permis de multiplier les collaborations et les projets d’échanges entre les quatre compagnies (ex : coproductions, accueils).

Un enjeu clé reste l’aboutissement des deux projets d’infrastructures menés par le Cercle Molière et la Troupe du Jour à St-Boniface et à Saskatoon. L’établissement des deux salles convoitées viendrait non seulement consolider le fonctionnement des deux compagnies mais favoriserait aussi une plus grande circulation du théâtre à l’échelle régionale. Deux autres enjeux majeurs pour les compagnies de la région sont la création d’un programme de formation théâtrale et le développement de la dramaturgie qui a motivé ces dernières années plusieurs initiatives originales.

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